La première fois que j’ai pénétré dans la cour de Didier Civil, je pensais visiter l’atelier de l’un de ces artisans talentueux que les rues fines de Jacmel abritent depuis toujours. Jacmel est une petite cité sur la Côte méridionale d’Haïti, un lieu détaché de presque tout, dont l’indépendance fait la fierté de ses quelques milliers d’habitants. Pour y arriver, il faut arpenter depuis Port-au-Prince une route en lacet, traverser un certain nombre de cols, éviter les ânes et parvenir enfin sur une sorte de delta végétal qui incarne à lui seul, dans l’imaginaire occidental, la Caraïbe au premier jour.

Didier Civil appartient à sa ville. Pour lui, les années s’articulent autour de la grande fête du carnaval où les ouvriers de la beauté affutent leurs pièces les plus truculentes. Il ne connaît rien tant que ces ruelles, ces maisons coloniales, la profusion des fêtes religieuses, du vodou et du catholicisme mêlés, l’existence semi-urbaine d’un terroir fondé sur d’anciennes traditions. A l’entrée de son échoppe, les masques de tigres, d’oiseaux, de figures mythologiques, dessinent un décor fauve. Ces pièces s’inscrivent dans une histoire du papier-mâché propre à Jacmel et leur brillance procède d’un talent collectif.

Mais, passé la première pièce, au-delà de ce couloir bouillant, je suis tombé nez à nez avec un Indien de trois mètres, étalé sur le sol, façonné en une terre rugueuse qui séchait au soleil. Et puis, un peu plus loin, une sorte d’ossuaire à ciel ouvert, constitué de tentatives abandonnées, de portraits miraculeux et de projets démesurés. Didier Civil, ce jour-là, a sorti son album-souvenir. Et les pages plastifiées disaient l’ampleur de l’oeuvre autant que les ambitions futures. Il y avait là des photographies de ses idées mises en forme pour les carnavals successifs. Défilé de têtes de dictateurs, d’esprits vodou, de présidents haïtiens (certaines catégories se confondaient).

Didier Civil travaille sur cette matière qu’on croit pauvre de la terre rouge qui sert de moule et de rebuts de carton qui finissent par constituer des forêts familières. Le génie de Civil, qui dépasse en cela le strict cadre de l’artisanat, ne réside pas seulement dans son extraordinaire habileté à donner vie à l’inerte. Mais à réinventer sans cesse, avec une ardeur de combattant, les outils et les formes du folklore haïtien pour les transporter vers une esthétique de l’universel. J’ai acquis toutes les pièces que je pouvais, lors de cette première rencontre. Une petit girafe, un monstre cornu qu’il n’avait pas encore peints. Mais aussi les bustes héroïques, en tricorne, des révolutionnaires haïtiens. Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines n’existent plus désormais seulement dans les livres ou la mémoire insulaire, mais dans mon appartement.

Plus tard, pour une exposition sur le vodou inaugurée à Genève et qui voyage en ce moment dans toute l’Europe, j’ai commandé à Didier Civil une représentation de la cérémonie du Bois-Caïman qui avait lancé en 1791 l’appel à la révolte des esclaves sur l’île de Saint-Domingue. Je rêvais enfin de voir Civil se confronter à des pièces monumentales – il se comporte devant la terre et le carton comme un ingénieur pour lequel les défis techniques ne sont que des problèmes en voie de résolution. Il a sculpté dans le carton, avant qu’il ne durcisse, un couple légendaire. Celui de l’esclave affranchi Boukman et de la prêtresse sacrificatrice Fatima. La puissance du geste, la clarté du trait (la même qui lui fait réaliser des squelettes grandeur nature pour les écoles de Jacmel), continuent de sidérer les visiteurs de notre exposition.

Haïti n’a jamais incarné seulement, pour moi, la faillite irrémédiable souvent décrite. Ce pays miniature est d’abord le lieu de tous les remixes, d’une créolité perpétuellement reformulée et de prouesses poétiques sans équivalent. A mon sens, Didier Civil, qui a choisi les outils les plus simples pour fomenter ses chefs-d’oeuvre, incarne cette disposition à tirer le meilleur parti des éléments qui nous entourent. Il n’est pas seulement un artisan magnifique. Mais il est en passe de devenir l’un des artistes les plus saisissants d’une île qui en compte tant.

Arnaud Robert, journaliste et concepteur de l’exposition « Vodou, un art de vivre » (Genève, 2008).

Article by Arnaud Robert (French) | 2010 | Uncategorized